In cauda venenum

intro

Anecdotes superflues d'une dérive légère et néanmoins prolongée

(ou comment donner ce qu'on n'a pas à des gens qui n'en veulent pas)


Siegfried G et Stéphane P sont nés en 1970, c'est-à-dire environ 20 ans trop tard. Après une enfance sans histoire en banlieue parisienne (si ce n'est le traumatisme d'avoir porté des sous-pulls à col roulé orange et mauve), ils ont connu une adolescence sans éclat et à peine acnéique, durant les tristes années 80 de merde.

Sans prédisposition particulière pour la musique (le premier s'est fait virer du conservatoire après de longues mais infructueuses années d'étude du solfège et du piano classique, tandis que le second renonçait avec sagesse à la pratique du violon), ils n'ont même pas fondé de groupe de rock à 15 ans comme tout merdeux se devait de le faire (la vérité historique nous impose tout de même de rappeler que Siegfried a essayé pendant deux semaines, en colonie de vacances de jouer de la batterie dans un groupe punk, mais il était tellement mauvais, même pour des Punks, qu'il a fini au micro, hurlant "I wanna be Anarchy", seule phrase qu'il avait retenue du morceau des Sex Pistols "Anarchy in the UK"). En guise de rock 'n' roll story, ils ont donc chacun de leur côté poursuivi sans entrain de sages études qui les destinaient, sans qu'ils le sachent, aux nobles professions d'enseignant de collège ou lycée et de formateur en montage vidéo. L'aventure, en somme.

Mais à la fin de ces mornes années de Top 50 et de Devaquet-si-tu-savais, ils ont découvert l'alcool, le sexe, la drogue... la vie, quoi. Et c'est à ce moment, quelque part entre la rue Saint-Jacques et la place de l'Odéon, qu'ils se sont rencontrés, connus (quand même pas bibliquement), reconnus, et ont décidé que ça suffisait comme ça. Ils devinrent de vrais rebelles, qui sillonnaient les rues du Quartier Latin en R14 en écoutant les Beatles, les Rolling Stones, David Bowie, ou même le Velvet Underground, à fond sur leur auto-radio, sans souci du qu'en dira-t-on (non, mais vous vous rendez compte ?). Ils passèrent même des vacances à l'autre bout du monde (en Espagne), errant de bars en bars, dormant où la fatigue les prenait (citons pêle-même : un bord d'autoroute, une décharge, une piste d'atterrissage pour hélicoptères...). De retour à Paris, tels de modernes Rastignacs, ils entreprirent de conquérir la capitale en devenant les Lennon et McCartney de leur temps. Mais tous les deux voulaient faire Lennon. Ils décidèrent donc plus modestement de devenir maîtres du monde.

Au hasard de leurs beuveries, ils trouvèrent refuge dans un bar de la rue des Canettes nommé "le Pot d'étain", où il y avait un piano. Siegfried impressionna Stéphane par sa capacité à improviser du blues (en do, uniquement, mais ça suffisait à épater la galerie), et ce dernier l'imita rapidement. C'est ainsi qu'ils apprirent à jouer à quatre mains... dont deux (Siegfried à la main gauche, Stéphane à la main droite, leurs deux autres mains respectives tenant chacune un verre). Et ils connurent, pour la première fois, le succès (auprès d'un public d'ivrognes à l'oreille peu difficile, il est vrai) : tandis qu'ils bourrinaient sur le clavier, les bières offertes s'accumulaient sur le rebord du piano. Ils crurent d'abord à une erreur, mais profitèrent bientôt de l'aubaine et virent que cela était bon. Même si parfois, ça faisait saigner les doigts.

Stéphane se mit aussi à l'harmonica, et Siegfried, jaloux, fit rapidement de même. Cela leur permit de jouer n'importe où (voire n'importe quoi), y compris dans la rue, notamment en compagnie d'un dénommé Fredsec, guitariste qui officiait dans le métro et dépensait ensuite sa menue monnaie chez les détenteurs patentés de la license IV. Ils écumèrent longtemps différents établissements renommés du Quartier Latin (le Carabin, Chez Georges, le Polymagoo, le Cloître, le Piano Vache, le Britanny's...).

En ce début des années 90, Siegfried fit aussi la rencontre d'Eric, qui jouait de la guitare et prétendait chanter. Avec une camarade de classe qui avait un jour joué de la basse, ils formèrent leur premier groupe de rock : "Catherine et les Raouls", du nom de la bassiste qui n'assista en fait qu'à la première répétition. Philippe, un voisin d'Eric dans cette riante bourgade d'Essonne qu'est Marolles-en-Hurepoix, prit la batterie, mais, du fait de la défection de Catherine, il restait encore à trouver un bassiste. Ils passèrent donc une annonce à laquelle répondit Stéphane L, "guitar hero" de son état (militaire dans "le civil", entendons par là : de profession ; et néanmoins plus que civil dans le militaire, entendons par là : vachement cool). Pourquoi diable, en tant que guitariste, avait-il répondu à une annonce stipulant en toutes lettres : "groupe cherche bassiste"? Cela reste, encore aujourd'hui, un mystère. Le groupe qui allait plus tard s'appeler "CWI", puis "Les Globules", et enfin "Black Noddles", compta donc dès lors deux guitaristes. Un bassiste, une choriste (future femme d'Eric) et deux saxophones allaient ensuite compléter la formation, qui, après quelques répétitions dans une grange (qu'ils partageaient avec des hardos velus typiquement essonniens) et quelques concerts en région parisienne (dans un rade à Montreuil, à la kermesse municipale de Marolles-en Hurepoix...), fit deux tournées mondiales en Charente maritime en 1993 et 1994. Le répertoire était essentiellement constitué de standards de blues, de rhythm & blues et de rock, auxquels s'ajoutaient des reprises de Pink Floyd, parce que c'est trop psyché, p'tain, c'est dingue. Siegfried, qui jouait du clavier, d'abord sur un vieux Farfisa, puis sur un synthé Roland acheté pour l'occasion, faisait aussi quelques choeurs, de l'harmonica, et avait conquis de haute lutte le droit de chanter deux morceaux : "Waiting for the man" du Velvet Underground, et "Brand new cadillac" (d'après la version de Clash). Un vrai musicien, Aymeric, des "Silmarils" (rendez-vous compte : un mec qui ne faisait que de la musique et qui enregistrait des disques !), assura parfois quelques remplacements à la batterie car Philippe, le batteur officiel, était aussi... pompier.

Quant à Stéphane P, il avait décidé de se mettre à la guitare, et participait parfois à des boeufs avec le groupe. Mais la formation était déjà au complet et ses études l'exilèrent bientôt à Rennes, où, envieux de la gloire naissante des Black Noddles, il monta son propre groupe, qui jouait notamment "Hey Bulldog" des Beatles, et surtout "L'homme éternel", sa première composition qui fut aussitôt estampillée "tube interstellaire". De retour à Paris, en 1993, il retrouva Siegfried, naturellement jaloux de ce succès, et qui restait frustré, au sein des Black Noddles, de ne pouvoir jouer ses propres morceaux qui commençaient à s'accumuler en vain sur des bouts de cassettes et des disquettes Roland. Ils décidèrent donc de former un deuxième groupe : "Les Gniards", où ils pourraient écouler leurs compositions respectives. Stéphane était à la guitare, à l'harmonica et au chant, Siegfried au clavier, à l'harmonica et au chant également, n'osant pas encore avouer qu'il rêvait de jouer aussi de la guitare (il avait commencé secrètement à s'exercer sur une folk munie de trois cordes). Eric, le grand leader charismatique des Black Noddles, tapa l'incrust' au chant et à la guitare, histoire de ne pas être en dehors du coup. Thomas et Sébastien Grangereau complétèrent la formation respectivement à la batterie et à la basse. Après quelques concerts (notamment à l'IGN) avec d'éphémères mais décoratives choristes (Albine puis Anne-Marie), Benoît, compagnon de beuverie rescapé du road movie en Espagne, intégra le groupe en qualité de percusionniste, car tous les autres instruments étaient déjà pris. Le départ d'Eric, qui s'accommodait mal de n'être que le troisième d'un triumvirat, permit à Sébastien de prendre la deuxième guitare (où il se révéla être un fervent émule de Jimi Hendrix) et de laisser la basse à Benoît. C'est avec cette formation que le groupe, rebaptisé "Nonante What", enregistra quelques demos en live ("J'ai perdu mon sang-froid" et "Le misanthrope") et fit quelques concerts.

Entre 1993 et 1995, Siegfried échappa judicieusement à ses obligations militaires en devenant objecteur de conscience. C'était plus long, mais c'était bon. Et ça permettait de retarder l'entrée dans la vie active, tout en laissant du temps pour faire de la musique. Stéphane, bien sûr, suivit le même chemin.

Parallèlement à ses activités au sein des Black Noddles ou de Nonante What, Siegfried s'était désormais ouvertement mis à la guitare, pour faire comme Stéphane, malgré un accueil plutôt sceptique de la part de ses congénères. C'était aussi l'époque du grunge, et il avait envie de faire plus de bruit, merde, quand-même. Après avoir enregistré quelques demos sur le 4 pistes d'un copain, Stéphane et Siegfried fondèrent donc encore un nouveau groupe : "Psychonada". Avec Alessandro, un "vrai" batteur italien qui faisait des études en France, et Pierre, un bassiste qui travaillait avec Stéphane "Guitar Hero" (des Black Noddles), ils jouèrent un mélange de punk-grunge et de noisy-pop. Alessandro avait le don de cogner comme un bûcheron tout en donnant l'impression de prendre le thé. Il était capable de jouer tout Led Zeppelin d'une main, et connaissait sur le bout des baguettes tous les morceaux de Pixies et Nirvana. Lors de son premier concert, le groupe connut un franc succès auprès de la petite communauté d'étudiants italiens en goguette à Paris. Deux morceaux furent enregistrés sur 4 pistes en 1995 : "Le trou" et "Les rats". Mais alors que l'oeuvre de Psychonada commençait à peine à ressembler à autre chose qu'à un long larsen strident, Alessandro dut repartir en Italie. Il fut heureusement remplacé par un autre "vrai" batteur : Erwan. Le groupe fut rebaptisé "Crème Brûlée", en hommage à un morceau de Sonic Youth.

Toujours en 1995, Siegfried fit son dernier concert avec les Black Noddles et quitta le groupe, accompagné par Stéphane "Guitar Hero". Leurs aspirations étaient trop rock pour la formation de plus en plus funk, et Siegfried travaillait à présent comme prof à Tours, et ne pouvait plus continuer à jouer à Paris dans trois groupes en même temps. "Nonante What" s'arrêta aussi, avec le départ de Sébastien, qui préférait faire du jazz. Pour rigoler, Siegfried et Stéphane reconstituèrent quand-même un groupe de rock garage: "Les Vaches Folles", avec Benoît à la basse et Stéphane "Guitar Hero" à la guitare. Siegfried et Stéphane P alternaient entre guitare, chant et ... batterie! N'avaient-ils pas toujours eu envie de faire "boum boum" ? Après un mois de répétition, le groupe faisait déjà un premier concert où se succédaient compos ("Mary-Jane", l'éternel "Homme éternel"...), et reprises rock ("Waiting for the man", "Guns of Brixton", "Wild thing", "No fun"...). Frais et punk...

En 1996, Crème Brûlée enregistra une demo en studio ("Le résultat", "La cité des morts", "Tolkien & Lovecraft"), puis ce fut au tour des Vaches Folles ("Paranoïa", "48 heures", "Le journal"). Quelques sessions d'improvisation psychédélique réunirent aussi Eric et Philippe des Black Noddles (qui continuaient à jouer dans un répertoire plus funk, sous le nom de "Mr. Alibi"), ainsi que Stéphane "Guitar Hero" (des Vaches Folles), Pierre (de Crème Brûlée) et Siegfried.

Mais l 'expérience "Vaches Folles" s'arrêta rapidement, et Crème Brûlée fut également amputée, une fois de plus, par le départ du batteur, bientôt suivi du bassiste. Stéphane et Siegfried se retrouvaient sans groupe et déprimés. En 1997, ils jouèrent quand-même régulièrement en acoustique, histoire de ne pas perdre la main, au Britanny's, un bar du Quartier Latin. L'auditoire était enthousiaste, quoique restreint (Eléonore, la copine de Stéphane, en était le plus fidèle pilier). L'ambiance était si chaude et intime qu'il n'était pas rare que les concerts se terminassent en parties de tarot endiablées avec le public (rappelons par souci de précision que le jeu de tarot nécessite de trois à cinq joueurs). A cette époque, Stéphane joua également un peu de guitare avec "Dorange", le groupe d'Erwan (ex-Crème Brûlée), et Siegfried, jaloux, se consola en s'initiant à la musique assistée par ordinateur après avoir fait l'acquisition de son premier Mac (au départ, dans le but de taper des nouvelles et un début de roman qui ne fut jamais achevé).

Le groupe Crème Brûlée fut alors relancé avec le retour de Benoît à la basse, et l'arrivée de Franck (qui avait en quelques occasions fait le boeuf avec les Black Noddles) à la batterie. En 1998, après de laborieuses répétitions, ils enregistrèrent une demo sur 8 pistes et une autre en studio ("The Mewlips", "Judas & la sirène", "La mandragore", "Le trou"...) et firent quelques concerts. A la fin de l'année, Siegfried termina son premier album solo sur ordinateur ("Emilie & les acariens", réalisant ainsi en home studio, ce qui s'avérait impossible techniquement à jouer en groupe). Stéphane, jaloux, commença naturellement à réaliser aussi quelques arrangements sur ordinateur.

En 1999, Jérôme, un nouveau bassiste, remplaça Benoît, et Crème Brûlée fit une nouvelle demo "garage" chez Franck ("Emma", "Décembre plombé"...), puis en studio, avec Stéphane "Guitar Hero" (devenu entre temps membre du groupe punk "Clamantis") comme ingénieur du son ("Aurélie sait", "On s'est marré", "Le goût de la fuite"). Le tout fut masterisé sur ordinateur par Siegfried, et "Aurélie sait" est sans doute ce qui se rapproche le plus de ce que Stéphane et Siegfried avaient vraiment voulu faire depuis des années. Arrivés au sommet de ce dont ils étaient capables avec un groupe de rock, et craignant de faire de l'ombre à Noir Désir (qui allait y avoir droit quand-même), ils décidèrent logiquement de s'arrêter là, et le groupe fit son dernier concert en 2000 à la Makara.

Ces dernières années, Siegfried et Stéphane ont continué leurs bidouillages informatiques chacun de leur côté. Le premier a ressorti le nom Psychonada des poubelles pour des enregistrements dans un style volontiers "big beat", c'est-à-dire "gros boum boum" ("Potlatch sonore" en 1999, deux remixes de Jay-Jay Johanson en 2000, "Weltanschauung" en 2006) et sévit parfois aux platines sous le nom de DJ Sieg ; il a aussi réalisé deux autres albums solos ("2000 ans de bonheur" en 1999 et "Particules" en 2005, où il s'est adjoint les vocalises de sa compagne d'alors, Nathalie), et diffuse le tout sur internet (où il sévit également sous l'avatar étrange de ZOR) au sein d'un pseudo-label virtuel. Stéphane, de son côté, a composé des jingles et des illustrations sonores, et réalisé un album solo, "L'aventure", sous le nom de Serafin. Mais de peur de déséquilibrer un marché de la musique déjà bien précaire, ils ont choisi de s'en tenir à une diffusion strictement confidentielle.

En 2003, Stéphane a eu une fille. Bien sûr, 4 mois plus tard, Siegfried a fait de même.

De nouveau papa en 2005 (ça devient une manie !), Stéphane s'est lancé dans la réalisation de documentaires vidéo, tandis que Siegfried participait à distance via internet à l'album "ASAP" de Mankind Concept, (nouvelle recrue du label In Cauda Venenum), en compagnie de la chanteuse Maya de Luna, et à quelques orgies sonores sur MCP. Il a également tenu le rôle de bassiste au sein du groupe w[n]e jusqu'au grand concert de musique libre qui s'est tenu à Roubaix le 2 février 2008, renouant ainsi avec la scène. A cette occasion, Siegfried et Stéphane, qui avaient épisodiquement tenté de refaire de la musique ensemble entre 2006 et 2007 ont ressucité le groupe Crème Brûlée, avec Alessandro (ex-Psychonada) à la batterie. Outre quelques vieux titres, ils ont joué ce soir-là un morceau qu'ils avaient composé une semaine auparavant, témoignant ainsi d'une certaine complicité retrouvée. L'envie de jouer sur scène étant bel et bien revenue, le groupe poursuit désormais les répétitions avec Jérôme de retour à la basse. De nouveaux morceaux devraient être enregistrés durant l'été 2009.

Siegfried n'en a pas moins pousuivi sa collaboration avec Mankind Concept pour créer le duo virtuel DIY-AD(d) qui a déjà terminé un mini-album et réalisé avec HP et Solcarlus (autre nouvelle recrue du label) un long morceau recyclant des extraits de l'album "Ghosts" de Nine Inch Nails.

Stéphane, de son côté, a réalisé un clip vidéo pour le groupe Bandini, dont Crème Brûlée a assuré la première partie lors d'un concert à Caen en avril 2009.

Le groupe a enregistré une nouvelle maquette en juillet 2009 avant d'en exécuter les morceaux à la fête de l'Huma, sous un portrait du Che.

L'aventure continue...

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