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Communiqué : A propos de l’expérience SACEM / Creative Commons

La SACEM et Creative Commons viennent d’annoncer la mise en place d’une expérience pour une durée de 18 mois, permettant aux sociétaires de la SACEM de « développer la promotion de leurs œuvres » en ayant recours, tout en continuant à confier la gestion de leurs œuvres à la SACEM, aux licences Creative Commons, option Non-Commerciale (CC BY-NC / CC BY-NC-SA / CC BY-NC-ND version 3.0 France).[1]

Jusqu’à présent, la SACEM avait toujours officiellement refusé une telle compatibilité.

Depuis leur création, le collectif Revolution Sound Records[2], l’association Musique libre ![3] avec sa plateforme Dogmazic[4] militent et œuvrent pour la reconnaissance et la promotion de l’usage des licences dites « libres[5] » ou ouvertes. Dans ce cadre strict, nous pouvons dire que la prise en compte de ces pratiques et outils juridiques par la SACEM semble être une avancée… si elle prend ces outils pour ce qu’ils sont : une philosophie du partage.

Toutefois, face à la forme que prend cet accord, nous ne pouvons être que critiques devant cet effet d’annonce de la SACEM, soutenu par la fondation Creative Commons et son chapitre français.

Critiques concernant le modus operandi pour arriver à cette expérience, car nombre d’acteurs du mouvement du Libre (associations, labels, auteurs, mélomanes) ont été exclus des débats, et leurs différents points de vue et expériences, les rares fois où ils ont été entendus, ont été ignorés.

Critiques concernant la base « juridique » de l’accord, à savoir la version 3.0 France des licences CC (licence en cours de transcription, avec une évolution plus que contestable vers une augmentation des responsabilités de l’acceptant[6]). Nous nous étonnons aussi de voir que CC France continue d’ignorer les nombreuses réserves à l’encontre de cette version, réserves portées par certains acteurs du mouvement du Libre (acteurs de terrain en prise directe avec les usages au quotidien des licences libres et ouvertes).

Critiques envers la volonté de la SACEM (avec le poids qui est le sien — celui d’un monopole de fait) de baliser la notion d’usage commercial au sein de ces licences, et ce en exonérant l’auteur de toute responsabilité. De plus, il apparaît clairement que cette définition engendre déjà des problèmes concernant certains lieux comme les bibliothèques ou les médiathèques(7), certains sites de diffusion portés par des association loi 1901 (Dogmazic, RSR…), certaines initiatives et certains outils (bornes Pragmazic[8], netlabels, web radios).

Critiques et prudents envers la dialectique employée par cette annonce dans laquelle l’utilisation de licences libres ou ouvertes est considérée UNIQUEMENT comme un outil de promotion, dont la gratuité serait le seul argument, remisant au loin la philosophie et l’éthique liées au mouvement du libre et portées par un grand nombre d’auteurs et de mélomanes promoteurs des licences libres ou ouvertes.
« Libre » ne signifie pas gratuit, mais implique un autre rapport entre le créateur et le public.

Pour nous, membres de collectifs, d’entreprises et d’associations d’auteurs et de mélomanes, la musique libre est partie prenante d’une réflexion autour des enjeux politiques, économiques, sociaux et culturels de la création et de la diffusion musicale. Elle n’est pas un simple outil promotionnel au service de l’industrie musicale.

Les termes de cet accord montrent que la SACEM ne sort pas de son conservatisme. La SACEM pose des limites qui rendront la libre diffusion presque inapplicable pour ses propres membres et qui vont apporter aux actuels usagers des licences libres et ouvertes beaucoup de confusion, entraînant par la même occasion une insécurité juridique fâcheuse pour le public.

Ignorant les fondements de la culture libre, la SACEM s’impose (avec l’aide hélas du chapitre français de la fondation CC) sur un terrain qui s’est construit sans elle. L’ère de la simpliste dichotomie « amateurs / professionnels » est révolue : la musique sous licences libres ou ouvertes a désormais accédé à la reconnaissance par sa qualité, son pluralisme et sa diversité.

Des efforts de pédagogie doivent être poursuivis afin de démontrer qu’une alternative est réelle, que la musique sous licences libres ou ouvertes (au-delà d’un moyen d’expression et de visibilité) est aussi un acte philosophique, parfois militant ou revendicatif.

Nous appelons le chapitre français de la fondation CC à s’appuyer de nouveau sur la communauté du mouvement du Libre, à nous entendre, à prendre en considération nos revendications ou idées d’évolution, à ne plus se murer derrière un silence hautain et surtout à ne plus parler en notre nom. CC France n’est pas l’unique dépositaire du Libre en France (pas plus que la fondation CC ne l’est dans le monde), et il existe bien d’autres licences utilisées(9)).

Par conséquent, nous continuerons à ne pas diffuser d’œuvres d’artistes sociétaires de la SACEM, y compris ceux ayant opté pour une licence CC, tant que la SACEM n’aura pas corrigé sa définition de la non-commercialité, et qu’elle limitera l’expérience à des licences faisant peser des risques juridiques sur les utilisateurs.

De plus, les nouvelles orientations de CC France vers une culture libre uniquement promotionnelle sont très éloignées de notre façon de voir les choses concernant le lien entre le donnant droit et l’acceptant. Nous refusons de plonger l’acceptant dans l’insécurité juridique qui découle de la déresponsabilisation de l’ayant droit. Cela nous oblige à exclure et à refuser toutes les œuvres placées sous une licence CC version 3.0 France.

Nous appelons les acteurs du Libre partageant nos points de vue et perspectives à réfléchir COLLECTIVEMENT à la mise en place d’outils pour donner un réel cadre éthique à NOTRE vision du Libre et pour permettre au mouvement des cultures libres d’être réellement représenté, afin de pouvoir peser dans les débats à venir.

21 janvier 2012
Le collectif REVOLUTION SOUND RECORDS

http://www.revolutionsoundrecords.org

L’association MUSIQUE LIBRE !

http://www.dogmazic.net/

(1) : http://creativecommons.fr/549/
(2) : http://www.revolutionsoundrecords.org/
(3) : http://asso.dogmazic.net/
(4) : http://www.dogmazic.net/
(5) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Licence_libre
(6) : http://aisyk.blogspot.com/2011/12/evolution-des-articles-5-et-6-des.html
(7) : http://scinfolex.wordpress.com/2012/01/10/accord-sacemcreative-commons-quelles-incidences-sur-les-usages-collectifs/
(8) : http://www.pragmazic.net/
(9) : http://wiki.vvlibri.org/index.php?title=Tableau_Licences et http://www.dogmazic.net/static.php?op=copyleftLicence.html&npds=-1

Nous invitons quiconque serait en accord avec ce communiqué à le co-signer.

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Une page se tourne

Après avoir tâté de la musique assistée par ordinateur dès la fin des années 1990, j’ai commencé à diffuser mes enregistrements sur internet au début des années 2000. J’avais alors sous le coude deux albums solo et un mini-album réalisé sous le nom de Psychonada, ainsi qu’une demo de mon groupe Crème Brûlée. J’étais totalement ignorant en matière de droit d’auteur, et je n’avais pas réfléchi l’ombre d’une seconde aux problèmes posés par la diffusion, notamment sur internet. Non content d’avoir bidouillé artisanalement mon propre site (sur lequel l’hébergeur tartinait sans vergogne de visqueuses publicités), j’avais mis mes morceaux en partage sur les premiers réseaux de P2P et déposé plusieurs titres sur des sites musicaux sans même lire les Conditions Générales d’Utilisation et sans faire le moins du monde attention au caractère commercial de ces entreprises. Vitaminic, par exemple, avait sorti un de mes morceaux sur une compilation et en avait refourgué un autre aux producteurs d’une série télé diffusée sur France 2. Je ne reçus évidemment pas le moindre centime (les diffuseurs avaient déjà compris tout l’avantage qu’il y avait à payer les artistes en « visibilité », c’est-à-dire de ne pas les payer du tout). On m’avait même demandé de vendre pour 1500 francs (oui, c’était avant l’euro !) mes droits sur une musique qui devait être utilisée dans une publicité diffusée nationalement (pour une célèbre marque de skis). Curieusement, l’escroquerie m’avait plus sauté aux yeux lorsqu’on m’avait proposé une misère que lorsqu’on ne m’avait rien donné du tout. Et j’avais donc refusé, ce que j’ai obstinément continué à faire depuis.

Il était de toutes façons communément admis que pour pouvoir toucher des droits de diffusion, il fallait être à la SACEM (sinon, on pouvait toujours se brosser). Jusque là, j’avais touché en quelques rares occasions un peu d’argent liquide, le plus souvent non-déclaré, pour des prestations sur scène, mais je n’avais aucun projet de professionnalisation, d’une part parce que j’exerçais déjà une profession qui me permettait de vivre, et d’autre part parce que je ne me voyais ni percer dans l’industrie musicale ni vendre de la musique au mètre, bien convaincu au demeurant que la musique que je souhaitais faire n’aurait jamais de grande valeur marchande, du moins tant que je la réaliserais librement et sans me soucier des contraintes du marché auquel je ne me sentais pas capable de faire la moindre concession.

En participant aux discussions de la liste saceml que j’avais découverte en cherchant à en savoir plus sur la SACEM, j’acquis bientôt la conviction que celle-ci n’était pas pour moi, et je découvris paradoxalement sur cette liste consacrée à la SACEM l’existence des licences de libre diffusion et des sites de musique libre. Ceux-ci permettaient de mettre des productions à la disposition du public et d’échanger facilement avec d’autres musiciens, par exemple en réutilisant les oeuvres sous forme de reprises ou de samples. C’est ainsi que je me retrouvai sur des sites comme Archive.org ou Soundclick en 2004, puis sur Jamendo et BnFlower en 2005, sur Musique-libre.org (devenu ensuite Dogmazic) et MCP en 2006, ou encore sur La Citerne en 2007. J’y adoptai pour presque toutes mes productions la licence de diffusion Creative Commons BY-NC-SA qui comprend une clause de « paternité », une clause « non-commerciale » et une clause « virale » (« partage à l’identique ») : ainsi les utilisateurs et les mélomanes peuvent écouter, télécharger, partager, rediffuser, reprendre ou même recycler librement (et gratuitement) ma musique, à condition qu’ils n’en fassent pas d’utilisation commerciale, et que toute réutilisation soit soumise aux mêmes clauses. Les « purs » libristes ne ratent pas une occasion de dire que cette licence n’est « pas vraiment libre » à cause de la clause NC jugée par eux trop restrictive et contraire aux « quatre libertés » énoncées par Richard Stallman (équivalent des Dix Commandements de Moïse pour nos libristes barbus). Quant à moi, je leur pisse poliment à la raie et affirme que les libertés que j’accorde pour l’utilisation de ma musique sont déjà grandes, que la musique, ce n’est pas tout à fait comme un logiciel (n’en déplaise aux informaticiens mélomanes), que la liberté (très capitaliste) de faire commerce du travail d’autrui n’a pour moi rien de sacré, que dans un poulailler libre, restreindre la liberté du renard est la moindre des choses, que mon choix de la clause NC est idéologique, et qu’il ne s’agit pas du tout pour moi de faire un premier pas timoré en attendant de trouver le courage d’utiliser de « vraies » licences libres.

Mais revenons sur le mitan des années 2000 : le petit monde de la musique libre était alors en pleine ébullition. On apprenait, on cogitait, on s’empoignait sur les forums, mais aussi on collaborait entre musiciens, on s’entraidait, on s’encourageait, on se stimulait. C’est ainsi que j’ai eu le plaisir de collaborer avec Mankind Concept, Solcarlus, w[n]e, et la petite bande de MCP jusqu’en 2009, et de m’impliquer dans le projet DIY-AD(d), particulièrement en pointe dans le domaine du partage des sources, notamment par le biais de sourceml. J’ai également participé à plusieurs discussions et actions militantes autour de Dogmazic, telles le mix des pistes d’un concert des Louise Mitchels, le lancement (en vain) d’un wiki (destiné à combattre l’encadrement législatif des pratiques amateures), la participation à une compilation anti-Hadopi ou à la « dogma-clé », une tentative pour fonder une association « Musique Libre Paris » (mais qui fut accaparée par la fumeuse organisation Libre Accès fin 2008).

Les premières déceptions sont intervenues dès 2006, lorsque Jamendo a décidé de recourir au financement par la publicité. Je suis intervenu de plus en plus fréquemment pour critiquer ce pseudo-nouveau modèle : la prétendue « 3ème voie » défendue par Jamendo, qui n’était tout simplement que l’habituelle voie capitaliste repeinte aux couleurs à la mode du web 2.0. Alors qu’une première charrette de contestataires dégoutés par l’enfumage, le cynisme et la rouerie de Laurent Kratz et Sylvain Zimmer (les fondateurs de la start-up) quittait la plateforme luxembourgeoise, je continuais à argumenter contre le détournement mercantile de la musique libre (en compagnie notamment de l’ami Mankind Concept et de quelques soutiens venus de Dogmazic et MCP) contre les « bisounours » et leurs maîtres sur Jamendo, ou contre Ignazio Lo Faro sur BnFlower (autre piège à cons bien vite tombé dans l’oubli). Comprenant finalement que la critique interne était vaine, je quittais définitivement BnFlower en 2007 puis Jamendo en 2008. En 2009, je participais à l’opération « Jamendouille » pour dénoncer et contrer les turpitudes de Jamendo et de son service « Jamendo Pro » (qui consistait à se servir de la mode de la musique libre pour brader à des marchands de tapis des licences d’utilisation commerciale au rabais, faisant ainsi une concurrence déloyale aux vrais éditeurs et à la SACEM). Etrangement, notre pétition pour la défense de la musique libre contre Jamendo reçut presque plus de signatures du côté des sacemisés que du côté des libristes. Nombreux parmi ces derniers étaient en effet ceux que ne choquaient nullement les agissements de Jamendo, ou qui se contentaient de dire que « chacun fait bien ce qu’il veut », sans compter les libristes fondamentalistes qui continuaient à voir la clause NC comme une satanique entrave à la liberté, et qui n’avaient donc aucune raison de s’offusquer du fait que Jamendo ne la respectât pas. A présent, quand j’entends ou lis : « chacun voit midi à sa porte » ou « les artistes sont libres d’utiliser Jamendo ou pas », j’ai envie de brandir le couteau que je porte habituellement entre les dents. Non, les actes des uns ne sont pas sans conséquence pour les autres. Non, les problèmes soulevés par la libre diffusion et son détournement mercantile ne relèvent pas de la seule liberté individuelle : il est ici question de l’intérêt général, d’un système global de marchandisation qui aliène les individus et les broie, de rapports de force qui se situent à l’échelle des masses et qui nécessitent qu’on s’élève au-dessus de l’échelle des choix individuels. Après la contre-révolution néolibérale qui s’est opérée depuis les années 1980, le mot « individu » devrait être une insulte pour tous ceux qui ne se résignent pas à accepter l’ordre établi. Ce mot pouvait avoir un sens positif dès lors qu’il s’agissait aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles de combattre l’absolutisme, le cléricalisme, le militarisme ou le totalitarisme. Mais au XXIe siècle, un « individu », c’est juste une forme-de-vie solitaire et impuissante, dépourvue de conscience sociale : un « Bloom » (pour reprendre l’amusante terminologie de Tiqqun).

En 2010, à l’issue de nouveaux débats houleux sur Dogmazic et sur le blog de Dana Hilliot, je décidai d’adhérer enfin à l’association « Musique Libre ! » qui est à l’origine (et aux commandes) de Dogmazic. Bien qu’ayant moi-même passablement réduit mes activités musicales, j’adhérai au collège « musiciens » (alors que cette division de l’association en collèges me paraissait déjà être une usine à gaz) et je soutins d’emblée une position qui pouvait sembler hétérodoxe : en effet, je remettais en cause le dogme de la sacro-sainte « gestion individuelle », inscrite comme objectif dans les statuts de l’association.
Mon idée était en effet que la musique libre, diffusée sous licence libre ou ouverte, n’a pas automatiquement à être gérée individuellement dès lors qu’elle génère des droits de diffusion commerciale (s’il n’y a aucune diffusion commerciale, la question ne se pose même pas : il n’y a rien à gérer !). J’avais même fini par penser que ce paradigme de la gestion individuelle était néfaste, ce que la SACEM a bien compris depuis longtemps, elle qui interdit à ses membres de brader individuellement leur musique. En effet, si diffusion commerciale il y a, l’auteur qui gère individuellement ses droits n’est pas en mesure de collecter les revenus qui devraient être générés par cette diffusion. Je suis bien convaincu que la négociation de gré à gré, même avec des modèles de contrats à l’appui, est une illusion, sauf à renoncer aux droits de diffusion et à s’en tenir à des cachets, honoraires ou primes de commande que presque plus personne n’accepte de toutes façons de verser à l’heure où tant d’individus sont prêts à bosser pour des prunes. Seul un organisme comme la SACEM a les moyens de percevoir des droits de diffusion, et, dans les faits, les diffuseurs commerciaux qui paient déjà la SACEM n’ont aucunement l’envie ni le temps de négocier des tarifs de diffusion œuvre par œuvre avec quelques individus (ils préfèrent leur chier à la gueule, mais après tout, n’est-ce pas tout ce que mérite un individu ayant renoncé à s’inscrire dans un rapport de force collectif ?). Par ailleurs, l’expérience a montré que lorsqu’une entreprise veut utiliser une musique sous licence libre ou ouverte, c’est avant tout (voire uniquement) parce qu’elle pense pouvoir le faire gratuitement ou pour moins cher qu’avec une musique appartenant au catalogue de la SACEM — Eh oui, bande d’individus ! Ce n’est pas pour la qualité de votre musique qu’on vous choisit !). De fait, la musique libre, vivier de musique au rabais, apparaît donc comme un concurrent déloyal de la SACEM et se retrouve complice de la précarisation des petits auteurs. Délibérément ou non, la musique libre devient en quelque sorte à la musique ce que l’Asie de l’Est est au textile : c’est exactement le modèle antisocial défendu par Jamendo. Et c’est, n’en déplaise à ses partisans, ce qu’induit la « gestion individuelle » des droits de diffusion commerciale (mais ça, les individus, ils s’en foutent).
C’est pourquoi je plaide depuis longtemps, et surtout depuis 2010, pour une gestion collective des droits de diffusion commerciale de la musique sous licence ouverte : libre diffusion pour tous les usages non-commerciaux (écoute, téléchargement, copie, rediffusion par les particuliers ou les organismes non-commerciaux), mais paiement de droits pour chaque diffusion commerciale (diffusion dans un commerce, illustration sonore pour films ou publicités, jingles, génériques, diffusions sur des media dégageant des revenus publicitaires…). Il faudrait que les tarifs soient au moins égaux à ceux de la SACEM et que les revenus soient collectés et répartis par un organisme représentatif des auteurs ayant choisi de se doter de règles communes : en gros, une SACEM, non pas telle qu’elle est aujourd’hui, mais telle qu’elle devrait être (moins bureaucratique, plus démocratique, plus équitable…).
Mais pourquoi ne pas passer justement par la SACEM elle-même et changer celle-ci de l’intérieur ? Ce serait le plus simple, en effet, et plus cohérent, mais pour le moment, c’est elle qui ne veut pas : elle n’a que faire de petits auteurs qui n’ont le plus souvent que très peu de diffusions commerciales (si ce n’est aucune), et elle ne reconnaît pas la différence entre « diffusion commerciale » et « diffusion non-commerciale ». Elle ne fait la distinction qu’entre « diffusion publique » et « diffusion privée », et n’est prête à tolérer des diffusions gratuites qu’à titre « promotionnel » (donc dans un but commercial). Ainsi, l’internaute qui télécharge sans rien payer à la SACEM un morceau de son catalogue, ou qui le partage sur un réseau, est accusé de piratage, même s’il n’en retire aucun profit. Il y a évidemment bien d’autres critiques qui sont adressées depuis longtemps à la SACEM (à propos du salaire de ses dirigeants, notamment), mais il serait trop long de les détailler ici. Disons seulement que si la SACEM ne veut pas des auteurs de musique libre (à moins qu’ils ne renoncent totalement à la libre diffusion), ceux-ci, jusqu’ici, le lui ont bien bien rendu : ils ne veulent pas se plier au diktat d’une société monopolistique qui traite les mélomanes comme des criminels et ne considère la musique que comme une marchandise.

Pourtant, en 2010, des discussions ont eu lieu entre certains représentants des cultures libres et la SACEM. Mais l’association « Musique Libre ! » n’a pas pu ou pas voulu défendre la cause d’une compatibilité entre la gestion collective de la SACEM et la libre diffusion sous clause non-commerciale. Je n’ai pas réussi à faire valoir ce point de vue au sein de l’association, qui a du coup laissé le champ libre à des organisations contestables comme « Creative Commons France » ou « Libre Accès » pour discuter avec la SACEM. Je suis pourtant convaincu que la gestion collective des droits de diffusion commerciale est la seule solution pour faire émerger grâce aux licences de libre diffusion un espace culturel participatif et non-marchand sans nuire pour autant aux travailleurs de l’industrie musicale. Encore faudrait-il militer obstinément pour cela, et un an plus tard, je suis bien obligé de constater que nous sommes bien peu nombreux à le vouloir. Depuis que sam a renoncé à défendre cette cause au sein de l’association « Musique Libre ! », je me sens un peu comme le dernier des Mohicans. Histoire de mener un dernier baroud d’honneur, j’ai tenté de relancer le débat durant l’été 2011. En vain. Je ne sais si les membres de « Musique Libre ! » restent farouchement opposés à l’idée de gestion collective ou si l’association n’est plus en fait qu’une coquille vide : je n’ai même pas réussi à déclencher un vote sur cette question ! Les fondateurs et la plupart des membres historiques de l’association sont restés muets, à l’exception notable d’Aisyk, qui semble être un des derniers piliers (élu au CA) à s’investir encore dans ce genre de débat.

Il est donc temps que je tire ma révérence. Depuis le grand mouvement social de 2010 (contre la contre-réforme des retraites) bien boudé par les participants au forum de Dogmazic, j’ai compris que le monde de la musique libre n’était pas prêt à s’engager dans l’action collective. En caricaturant, on pourrait dire qu’il était naïf de ma part d’attendre d’artistes geeks bercés depuis les années 80 par les chants insidieux des sirènes néolibérales qu’ils soient autre chose que des individus. Mon vieux fond communiste libertaire ne supporte plus ces tendances libertariennes et les attitudes dépressives de beaucoup de ces « Bloom » qui sont revenus de tout sans être allés nulle part.
Je ne me reconnais pas dans ce monde-là, et j’y étais apparemment trop isolé pour l’orienter vers une voie plus collectiviste. J’aurai essayé. En vain.
Une page se tourne donc pour moi. Ce n’est pas pour autant la fin de mon activité musicale, même si celle-ci est nettement moins prolifique que par le passé : un album solo est en cours de finition, que je diffuserai comme mes autres productions sous licence Creative Commons BY-NC-SA version 2.0 (j’ai les plus grandes réserves vis-à-vis de la fondation Creative Commons, mais cette licence correspond bien à mes voeux et a le mérite d’être connue). Je reste aussi ouvert aux éventuelles collaborations. J’utiliserai sans doute encore la plateforme Dogmazic, qui a le mérite d’exister, même si je n’adhère plus à l’association « Musique Libre ! » à laquelle je souhaite malgré tout longue vie.
Ironie du sort : de membre d’un collectif individualiste, me voici redevenu, dans le champ musical du moins, simple individu collectiviste.
Je me désengage d’un monde de la musique libre dont l’individualisme me semble devenu objectivement antisocial, mais je ne renie pas pour autant l’éthique et les pratiques non-capitalistes que j’avais cru déceler au début dans la musique libre, et je continuerai autant que possible à promouvoir cette conception dans mon engagement politique et dans ma pratique musicale.

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Fiction libre

Un peu de fiction, histoire de rigoler :

2012. Concomitamment à la cuisante défaite de Nicolas Sarkozy aux élections présidentielles, la SACEM décide d’accepter la compatibilité avec les licences ouvertes comportant une clause NC (« non commercial »). On attend (avec quelque inquiétude côté SACEM) une ruée d’artistes venus du libre candidats à l’inscription : coûts supplémentaires pour la « vieille dame », pour peu de gains en perspective…
Mais en fait, très peu de ces nouveaux « artistes professionnels » peuvent vraiment justifier de diffusions commerciales antérieures et donc être en mesure d’adhérer à la SACEM. En revanche, de nombreux sociétaires de la SACEM s’empressent à l’inverse de libérer leurs droits pour les diffusions non commerciales. Ce sont souvent des artistes aux revenus modestes qui estiment n’avoir rien à perdre à laisser les particuliers écouter et télécharger leurs oeuvres. Certains même songent à utiliser la libre diffusion pour se faire connaître. D’autres voient tout simplement un certain avantage éthique à libérer des échanges jusque là illégaux sur lesquels ils ne percevaient de toutes façons aucun revenu. La loi Hadopi, qui n’avait jamais pu être  appliquée, est aussitôt abrogée.

2013. Alors que le parti social-traître qui avait gagné les élections l’année précédente vient de s’auto- dissoudre et que fleurissent dans tout le pays des comités populaires d’autogestion, de gros sociétaires de la SACEM libèrent à leur tour les diffusions non commerciales. « Pure posture », « pitoyable buzz », rugissent maints artistes indépendants, mais l’effet de mode se propage néanmoins. Après Didier Barbelivien, qui a tenté ainsi (mais trop tard) de se remettre au goût du jour, c’est Carla Bruni, la nouvelle épouse du président Mélanchon (lequel assure l’intérim en attendant la suppression imminente de la fonction présidentielle) qui passe à son tour en gestion mixte (sans que cela relance véritablement une carrière musicale depuis longtemps en berne).
Effet collatéral de la mise en place de la gestion mixte (individuelle et collective) des droits d’auteur, les artistes ayant antérieurement diffusé leurs oeuvres via des entreprises commerciales telles Jamendo affluent à la SACEM. Les dirigeants de Jamendo SA, qui s’apprêtaient à revendre leurs parts à Bouygues, perdent ainsi la possibilité de vendre des licences commerciales au rabais. En tant qu’entreprise commerciale, Jamendo ne peut même plus diffuser le catalogue libre qui lui servait de produit d’appel sans risquer d’avoir à payer la SACEM, qui se montre soudain plus regardante. Le cours de l’action de l’entreprise luxembourgeoise chute.

2015. Laurent Kratz et Sylvain Zimmer demandent en vain l’asile politique aux îles Caïman. Un tribunal populaire présidé par Denis Robert dans les anciens locaux de Clearstream les condamne à travailler gratuitement comme roadies pour des groupes punks luxembourgeois.

2018. La fédération des assemblées populaires régionales chargée de l’abolition du salariat et des échanges mercantiles instaure le revenu universel de vie. Les oeuvres musicales sont déclarées « biens culturels non-marchands ». La SACEM n’est plus chargée que de percevoir les droits de diffusion dans les régions n’ayant pas encore opéré leur transition post-capitaliste.

2025. Le processus révolutionnaire se poursuit mais s’essouffle, faute d’ennemis. Dans chaque secteur d’activité, d’anciens capitalistes sont chargés officiellement de saboter les libertés et l’auto-gestion afin de redéclencher ou d’entretenir de saines dynamiques de lutte. Laurent kratz et Sylvain Zimmer sont amnistiés et sont élevés au rang de « camarades traîtres ». Ils se voient confier la mission de saboter la libre diffusion de musique. Les vétérans de la musique libre sont contraints d’organiser la défense.

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Jamendouille merdouille encore

Jamendo ne finira donc jamais de nous étonner.
L’ami Mankind Concept a parfaitement résumé les dernières tribulations de la start-up luxembourgeoise sur son blog.

Ainsi donc, Jamendo s’improvise éditeur musical et gestionnaire de droits d’auteurs, grâce à son programme « Jamendo Pro », qui vend des licences d’utilisation commerciale de musique à des bars, restaurants, sites, web, publicitaires, chaînes de télé… à des tarifs défiant évidemment toute concurrence (plus bas que ceux pratiqués par la SACEM). L’argument de vente est d’ailleurs que les acheteurs, en profitant de l’offre « Jamendo Pro », pourront se dispenser de tout paiement forfaitaire à la SACEM.

En cela, Jamendo se montre décidément révolutionnaire, car là où la SACEM et les éditeurs à l’ancienne vendent de la musique dont la gestion leur a été confiée par contrat passé avec les auteurs, Jamendo affiche comme « à vendre » des oeuvres qui ne lui ont jamais été confiées, sous prétexte que dans la majorité des cas, les artistes finiront bien ensuite par accepter le marché de dupes (vus les tarifs) qu’on leur propose.
Les artistes, comme chacun sait, sont effectivement de grands enfants un peu benêts et peut-être même illettrés. Jamendo sait ce qui est bon pour eux, et Jamendo négocie donc en leur nom sans même attendre que ceux-ci en fassent la demande.

Tout cela est très beau, mais il y a quand même quelques petits détails, notamment juridiques, à reconsidérer :

1) Jamendo affirme désormais à ses clients leur vendre de la musique « libre de droits ». C’est un mensonge, évidemment, car la musique en question, qu’on qualifie volontiers de « musique libre » , reste soumise au Code de la Propriété Intellectuelle, et les licences ouvertes choisies par les auteurs, ne font qu’ouvrir certains droits aux utilisateurs. Seuls les auteurs peuvent décider quels droits ils ouvrent ou non. Certainement pas Jamendo.

2) Jamendo a à plusieurs reprises inclus des oeuvres dans son catalogue « pro » sans que certains co-auteurs aient été consultés (nous en savons quelque chose ici-même puisque trois membres de notre label ont subi cette avanie). Les licences commerciales proposées à la vente l’ont ainsi été de façon tout à fait illicites.

3) Plusieurs artistes diffusant sur Jamendo sous licences ouvertes, sont en fait adhérents de la SACEM, qui oblige pourtant par contrat tous ses membres à faire l’apport à la société d’auteurs de la totalité de leurs oeuvres et à lui confier la gestion de tous les droits qui en découlent (sauf dérogation particulière, que la « vieille dame » n’accorde encore que très rarement).
L’entreprise luxembourgeoise n’a jamais été très regardante sur ce point (c’est pratique d’échapper géographiquement à la juridiction française, n’est-ce pas ?). Mais lorsqu’elle affirme à ses clients qu’en se fournissant uniquement chez « Jamendo Pro », ils ne doivent plus rien à la SACEM, elle ment à nouveau. Certains clients risquent de le découvrir un jour à leurs dépens.

4) Toutes les oeuvres mises en ligne sur Jamendo sont présentées comme à vendre, même lorsque ces oeuvres n’ont pas été inscrites au catalogue de « Jamendo Pro ». Mensonge à nouveau.
Si l’auteur n’a pas souscrit à « Jamendo Pro » , l’acheteur obstiné se verra juste signifier que l’oeuvre n’est pas disponible « immédiatement » et que l’équipe de Jamendo s’emploiera à contacter l’artiste pour le ramener à la raison. Mensonge encore : rien ne dit que l’oeuvre puisse être un jour à vendre sur ce site puisque l’auteur n’a jamais manifesté d’intention de la vendre par le biais de Jamendo, ni immédiatement, ni plus tard.
On peut même imaginer qu’un auteur en cours de négociation commerciale directe avec un diffuseur se retrouve déloyalement concurrencé par ses propres oeuvres mises en vente à bas prix contre son gré sur Jamendo Pro. Le comble !

La fameuse (et fumeuse) « 3ème voie » autrefois promise par Jamendo se dessine plus clairement à présent, et prend un aspect somme toute bien familier : il s’agit tout simplement du modèle colonial. La musique libre est en effet pour Jamendo un vaste terrain à défricher, un nouveau far west sans foi ni loi, bon à coloniser. « Toi indigène laisser Homme blanc matières premières. Lui savoir quoi faire. Toi prendre verroteries et fermer ta gueule. Merci pour le calumet (beurk) ».

Que Jamendo se méfie tout de même un peu. Les Indiens d’Amérique ont par exemple été autrefois spoliés de leurs terres et de leurs richesses, certes, mais il y a tout de même eu Little Big Horn. Après le général Custer, le général Kratz pourrait y laisser des plumes, lui aussi, pas vrai ?

Nous, nous n’avons pour l’heure que notre propre plume, mais nous n’hésiterons pas à la tremper dans le goudron.
Quitte à retourner contre l’ennemi ses propres armes, dans un grand éclat de rire, bien sûr.

C’est pourquoi nous avons le plaisir de proposer aux internautes une offre qu’ils ne pourront pas refuser : acheter Jamendo pour 1€ (l’ami Mankind le fait à 2€ ; moi, je casse encore plus les prix).
achetez Jamendo

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Monpauvrelieu

— Alors, ça tient toujours pour le concert ?
— Euh… En fait, le patron du bar voulait écouter ce que vous faites d’abord. Mais vous n’êtes pas sur « myspace ».
— Ah ! Eh bien, il suffit de lui donner l’adresse de notre site, ou celle de notre page sur Dogmazic.
— Oui, mais le problème, c’est que vous n’êtes pas sur « myspace ».
— Mais notre musique peut être écoutée et téléchargée sur notre site ou sur Dogmazic. C’est sans pub, facile d’accès, même pour des internautes qui utilisent d’autres systèmes que Windaube (parce qu’avec un Mac, par exemple, une page myspace, ça te plante facilement le navigateur).
— Oui, mais vous n’êtes pas sur « myspace ».
— Mais « myspace », c’est tout pourri.
— Oui, mais le mec, il ne prend que des groupes qui sont sur « myspace ».

Conclusion : il existe des gens dont le navigateur internet ne peut les emmener que sur un seul site, à l’exclusion de tout autre. Ce site, qui appartient au milliardaire d’extrême-droite Rupert Murdoch, attire les internautes grâce à de la musique gratuite et collecte ainsi des informations revendues aux annonceurs publicitaires. L’interface hideuse et conçue avec les pieds permet aux « artistes » de faire une vaine promotion tapageuse et de devenir « amis » avec des centaines d’autres « artistes » qui n’en ont évidemment rien à cirer, occupés qu’ils sont eux aussi à se faire des « amis ». Ce faisant, ils acceptent le plus souvent sans le savoir des conditions d’utilisation qui empiètent allègrement sur leurs droits d’auteurs.

Des « amis » comme ça, on s’en passe. Et le réseau internet est tout de même suffisamment vaste pour que nul ne soit obligé de s’avilir sur « mypisse » ou sur « fessebouc » (très tendance également).

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