In cauda venenum

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Archive pour avril 2008

Jamengrove Jamendown

Je me suis inscrit sur le site Jamendo en mars 2005. Cela faisait quelque temps déjà que j’avais expérimenté la diffusion de ma musique sur internet, mais je venais alors tout juste de découvrir l’existence des licences ouvertes, dites aussi licences de libre diffusion, telles les Creative Commons. Paradoxalement, c’est grâce à une liste de discussion consacrée à la SACEM que j’ai eu vent de ces licences et compris qu’elles me permettraient de faire écouter ma musique sans avoir à me soumettre aux règles du marché : c’est pourquoi, contrairement à d’autres utilisateurs des licences ouvertes venus du monde du logiciel « libre », j’attache une importance toute particulière à la clause « nc » (non commercial). Faire de la musique « libre », pour moi, c’est avant tout affirmer que la musique, et plus généralement l’art et la culture, peuvent être autre chose qu’une marchandise et peuvent se soustraire à la dictature du marché.

Certes, en 2005, j’étais encore peu au fait des implications juridiques et éthiques de ces licences, et il m’était d’ailleurs arrivé de diffuser mes morceaux sans licence dans des contextes clairement commerciaux : j’étais moins regardant qu’aujourd’hui, et un peu émerveillé par la facilité avec laquelle je pouvais ainsi faire connaître mes sons, même si déjà je pouvais percevoir l’escroquerie mercantile qui se mettait en place sur internet autour de la musique.

Sur Jamendo, justement, j’ai eu l’impression de découvrir autre chose que cette foire à la « visibilité » à laquelle j’avais déjà eu l’occasion de me frotter. Le site, encore jeune, s’affichait non comme une entreprise commerciale, mais comme une nouvelle communauté prônant le partage et les échanges entre artistes et auditeurs. D’ailleurs, l’album Particules que je déposai alors sur Jamendo fut abondamment commenté, ce qui fait toujours plaisir. Bien sûr, Jamendo était déjà une entreprise, et les clauses d’inscription, que j’avais dû lire très distraitement évoquaient peut-être déjà le financement du site par la publicité. Mais j’avoue ne pas y avoir prêté attention sur le moment.

Plus tard, j’ai commencé à participer aux discussions du forum de Jamendo (je n’étais vraiment pas familier de l’exercice) et j’ai ainsi pu enrichir ma pensée sur les enjeux de la musique libre. J’ai également découvert d’autres artistes avec qui j’ai pu nouer des contacts qui ont fait naître ensuite des collaborations fructueuses. Mais la question de la publicité a commencé à changer la donne dès l’été 2006. Très hostile à ce mode de financement qui me semble néfaste et chimérique à la fois, j’ai commencé à tenir un discours critique sur l’évolution du site, tandis qu’une première vague d’artistes rapidement qualifiés d’intégristes quittait Jamendo pour se recentrer sur des sites plus « propres » comme Dogmazic, MCP ou La Citerne.

J’ai choisi à l’époque de rester encore un peu sur Jamendo, par attachement au site qui m’avait fait découvrir la musique libre et par volonté d’y porter la contestation. Mais je me rends compte à présent que les « vétérans » avaient eu entièrement raison de partir. La « communauté » sur laquelle Jamendo s’est appuyé sans vergogne pour grandir n’existe plus : elle se résume à une agrégation de quelques individus qui se plaisent à parler de la pluie et du beau temps ou à s’abîmer dans des querelles personnelles. Tout débat enrichissant y est devenu impossible. La majorité des artistes, d’ailleurs, n’intervient pas dans les discussions. Certains sont même adhérents de la SACEM qui pourtant leur interdit ce type de diffusion. Quant à ma musique, noyée dans la masse d’un « catalogue » pléthorique, elle ne bénéficie même plus de cette merveilleuse « visibilité » dont on nous a tant rabattu les oreilles (cet aspect est pour moi secondaire dans la mesure où je ne cours pas après le succès, et puis bien sûr, la musique doit vivre aussi en dehors d’internet, par les concerts notamment : mais si Jamendo ne me sert même plus à recevoir quelques échos – bons ou mauvais – sur ma musique, quel est l’intérêt de rester sur ce site dont la nouvelle interface bâclée privilégie surtout l’affichage de la pub et les gadgets ?).

Enfin, les propos de Mark Tluszcz,  »managing partner » (sic) du fonds d’investissement Mangrove Capital Partners qui influe désormais directement sur la politique de Jamendo, ont achevé de me dégoûter de ce site. « D’ici cinq ans la musique sera gratuite pour tous » prédit fièrement ce monsieur, sauf qu’il ne s’agit pas ici de favoriser le partage culturel, mais plutôt d’utiliser internet pour « déstabiliser » l’industrie du disque et capter les parts de marché publicitaire sur ces nouveaux flux d’information, avant, sans doute, de revendre la plate-forme à une société plus importante (comme Mangrove l’a fait auparavant avec Skype, revendu à eBay pour 4 milliards de dollars). Jamendo n’est donc plus qu’un outil aux mains d’un prédateur financier qui affiche avec cynisme son pseudo-darwinisme : « pour mes associés et moi, la morale, c’est le marché qui la dicte ». Dans cette perspective, les artistes qui laissent les auditeurs accéder gratuitement à leur musique ne se placent plus en dehors du marché, mais n’en sont que les esclaves consentants, produisant gentiment et gratuitement la matière première qui servira à attirer l’internaute qu’on va ensuite gaver de publicité. Je ne vais pas pleurer sur la chute de l’industrie du disque ni sur les artistes rentiers qui se croient spoliés par le piratage. Mais je suis convaincu que le modèle économique prôné par « Jamengrove » est encore pire que celui de cette industrie qui, elle, au moins, rémunérait un peu ses tâcherons. Je reste attaché à la notion de « musique libre » et de partage, mais je n’ai nulle intention d’oeuvrer bénévolement à accroître les profits de Jamendo et de Mangrove Capital Partners : désormais, je diffuserai ma musique uniquement là où règne un réel esprit de partage et où l’artiste n’est pas le dindon de la farce d’une gratuité qui n’est décidément pas gratuite pour tout le monde.

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